Frémissez, hommes pitoyables!
Dans l'Emile, Rousseau ne peut s'empêcher de citer un petit passage d'Homère, qui fait des "Cyclopes mangeurs de chair des hommes affreux, et des Lotophages un peuple si aimable, qu'aussitôt qu'on avait essayé de leur commerce, on oubliait jusqu'à son pays pour vivre avec eux".
J'ai décidé de retranscrire ici quelques petits extraits de ce passage d'Homère, qui me revient toujours en tête au moment de déguster quelques pièces de viande fraîche :-)
Alors voilà, ça commence ainsi:
"Tu me demandes, disait Plutarque, pourquoi Pythagore s'abstenait de manger de la chair des bêtes; mais moi je te demande au contraire quel courage d'homme eut le premier qui approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui brisa de sa dent les os d'une bête expirante, qui fit servir devant lui les corps morts, des cadavres et engloutit dans son estomac des membres qui, le moment d'auparavant, bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient."
"Comment avez-vous le coeur de mêler avec leurs doux fruits (ceux de cérès et bacchus) des ossements sur vos tables, et de manger avec le lait le sang des bêtes qui vous le donnent?"
Et enfin, le passage que je préfère:
"Ô meurtrier contre nature! si tu t'obstines à soutenir qu'elle t'a fait pour dévorer tes semblables, des êtres de chair et d'os, sensibles et vivants comme toi, étouffe donc l'horreur qu'elle t'inspire pour ces affreux repas; tue les animaux toi-même, je dis de tes propres mains, sans ferrements, sans coutelas; déchire-les avec tes ongles, comme font les lions et les ours; mords ce boeuf et le met en pièces; enfonce tes griffes dans sa peau; mange cet agneau tout vif, dévore ses chairs toutes chaudes, bois son âme avec son sang. Tu frémis! tu n'oses sentir palpiter sous ta dent une chair vivante! Homme pitoyable! tu commences par tuer l'animal, et puis tu le mange, comme pour le faire mourir deux fois. Ce n'est pas assez: la chair morte te répugne encore, tes entrailles ne peuvent la supporter; il la faut transformer par le feu, la bouillir, la rôtir, l'assaisonner de drogues qui la déguisent: il te faut des charcutiers, des cuisiniers, des rôtisseurs, des gens pour t'ôter le l'horreur du meurtre et t'habiller des corps morts, afin que le sens du goût, trompé par ces déguisements, ne rejette point ce qui lui est étrange, et savoure avec plaisir des cadavres dont l'oeil même eût eu peine à souffrir l'aspect."
Héhé, frémissez, hommes pitoyables, devant la puissance du texte du grand homme! :-)
:: waouch 2006-03-31 08:21:15
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