France Soir est mort. Vive France Soir!
Témoignage de Jean-Frédéric Tronche sur la transformation de France Soir en une sorte de tabloïd anglais tout à fait à vomir:
France Soir.
Dix lettres qui ont forgé mon destin, un matin du 1er octobre 1989. Ce jour-là, j’allais remercier, pétri de timidité, un certain José Benjamin. Il était grand- reporter, je commençais le stage qu’il m’avait permis d’obtenir. Je me revois, gamin de 21 ans, empêtré dans son accent auvergnat et bardé d’une solide couche de naïveté, rêvant déjà d’exotiques reportages et de beaux mots pour dire les maux du monde. Avais-je alors deviné que, finalement très vite, j’allais les faire, ces voyages ? Que j’allais en rencontrer, des inconnus, à l’autre bout de mille et un tarmacs, pistes de terre rouge ou simples chemins vicinaux de nos provinces encore si mal connues de l’apprenti mal dégrossi que j’étais… Je ne me rappelle plus trop. N’empêche que- ça j’en suis sûr- j’étais déjà fier.
Les années ont passé. Treize ans à écrire, suer, déconner, à tout faire pour ne pas décevoir ce père exigeant, adorable tyran. Des jours souvent, des nuits, aussi, passés à pianoter, galoper, négocier un contact avec des dealers de banlieue, chercher un traducteur dans la bande de Gaza ou le spécialiste des vols de grues sur les chantiers parisiens (authentique !).
C’est ça, France Soir. Faire de tout, beaucoup, avec plus ou moins de moyens. Des moyens peau de chagrin au fil des ans. Je ne vous referai pas le décompte des coupes sombres dans le budget de fonctionnement, des incroyables trésors d’imagination qu’il nous a fallu développer pour apporter à nos lecteurs un papier digne de ce nom. Dans les temps. Malgré tout. Scrutant l’histoire en marche d’un oeil, guettant de l’autre un ciel de plus en plus noir où tournoyaient déjà des rapaces, avides de fondre sur la bête malade pour s’en disputer la carcasse. Valse de directeurs de la rédaction plus ou moins inspirés ou de citizen Kane à la petite semaine.
Alors, j’ai quitté cette rédaction, devenue ma deuxième maison, quand ce n’était pas ma résidence principale où j’avais entreposé brosse à dents, chemises et caleçons de rechange (en cas de départ précipité, n’allez pas vous imaginer des choses !) En fouillant bien dans un tiroir, vous trouverez peut-être une paire de chaussettes. Piètres vestiges ! Mais restent les articles, ceux que j’ai faits, ceux que vous savez si bien faire. La documentation : là est votre vrai trésor. Les repreneurs ont-ils seulement osé se risquer à fouiner dans cette âme de journal, construite papier après papier au prix de vos efforts, édifice gardé vaillamment par Florence ?
Idem pour les archives photos. Trouveront-ils des mercenaires d’agences capables de former une vraie équipe, comme nous en formions avec Grégory Brandel ou Pascal Lesire ? Non, ça, ils ne savent pas. Il faut être journaliste pour le savoir.
Bref, tout donner pour si peu, ni gloire ni fortune mais la fierté d’œuvrer pour quelque chose de chouette. Un journal qui se respecte et respecte ses lecteurs. En disant non à un dévoiement absurde, en disant merde à la médiocrité et en tournant le dos aux fossoyeurs, vous avez, même vous mesdames, de sacrées couilles. Même si vous ne voulez pas, à juste titre, que ce gros mot finisse par devenir la ponctuation naturelle de vos colonnes. Car France Soir, c’est vous.
Qu’on me l’accorde. Je sais de qui et de quoi je parle. Toute ma vie s’est passée là, Camille, ma fille aînée y a réellement fait ses premiers pas, elle y a dormi, elle aussi, dans son couffin, bercée par le cliquetis des claviers. C’est aussi dans ce bazar organisé que j’ai déniché la femme de ma vie et de vrais amis. Vous, les résistants d’Aubervilliers.
Jean-Frédéric Tronche (ex-grand reporter à France Soir)
:: waouch 2006-04-25 14:35:52
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